IA et sciences humaines : rencontre organisée avec Nièvre Numérique, le 22 septembre au CFA numiA

Le 22 septembre, Internet Society France réunissait huit intervenants à la demande de Nièvre Numérique, dans le cadre du projet européen Interreg Europe ENAIBLER. Objectif : parler d’intelligence artificielle sans passer par la technique, et nourrir un manifeste destiné aux territoires.

Il y a des soirées où l’on ressort avec plus de questions qu’en entrant, et c’est plutôt bon signe. Celle du 22 septembre, accueillie par le CFA numiA à Paris.

La commande venait de Nièvre Numérique, l’agence numérique du département, partenaire français du projet européen ENAIBLER avec la Région Bourgogne-Franche-Comté. Après quatre ans d’échanges entre territoires européens sur la place de l’IA dans le secteur public, le consortium prépare un manifeste adressé aux institutions européennes. Notre objectif mardi 22 septembre : réunir des regards de sciences humaines, pas des démonstrations d’outils.

Trois tensions posées d’entrée

Sébastien Bachollet, président d’honneur d’ISOC France, a ouvert la soirée en posant trois tensions que les échanges n’ont pas résolues, et c’est tant mieux. Efficacité ou participation : décider seul va plus vite, décider à plusieurs va plus loin. Ouverture ou dépendance : faire soi-même, ou confier à un fournisseur. Accès pour tous ou sobriété : ouvrir un moteur de recherche déclenche aujourd’hui une IA que personne n’a demandée.

La souveraineté comme pratique quotidienne

Francesca Musiani, directrice de recherche au CNRS et directrice du Centre Internet et Société, a déplacé la définition habituelle. La souveraineté numérique n’est plus une autonomie absolue, elle est la capacité de savoir de quoi l’on dépend, de choisir ses dépendances et de les diversifier. Trois verbes en découlent, repris ensuite par presque tous : auditer, contester, remplacer.

Elle a aussi rappelé la matérialité de ces technologies. Les centres de données consomment de l’énergie, de l’eau et du foncier. Accueillir une telle infrastructure peut créer de l’emploi, mais deux questions devraient précéder la décision : à qui profite-t-elle réellement, et quels coûts fait-elle peser sur le territoire ? La participation démocratique doit intervenir à la conception, pas en consultation une fois les décisions d’investissement prises.

Une fenêtre technique qui s’ouvre pour les territoires

Jean-Michel Cornu, ancien directeur scientifique de la FING et habitant de la Nièvre, a apporté l’analyse la plus neuve. À puissance égale, le coût du calcul est divisé par un facteur de cinq à dix chaque année. Le marché se sépare en trois : des IA généralistes qui basculent vers le local, des IA spécialisées qui n’ont pas besoin de puissance gigantesque, et des modèles frontières engagés dans une course que l’Europe n’a guère les moyens de suivre.

Sa conclusion intéresse directement les territoires ruraux : l’innovation surgit quand les coûts baissent et quand le plus grand nombre peut s’en saisir. Or un territoire rural cumule des besoins concrets et beaucoup d’innovateurs potentiels. Le rural n’est pas un territoire à équiper, c’est un territoire qui peut inventer.

Des garanties concrètes avant tout déploiement

Jonathan Keller, ingénieur de recherche à l’Université Paris 8, a formulé des propositions rarement entendues dans ces débats : ouvrir l’analyse d’impact aux parties prenantes plutôt que la réduire à une formalité, prévoir un séquestre du code source et des garanties financières si le fournisseur cesse la maintenance, et maintenir une redondance humaine pour que le service tienne si le système tombe. Il a également signalé qu’il n’existe aucun recensement des algorithmes employés par les administrations. Qu’un département publie la liste des systèmes qu’il utilise serait un progrès immédiat.

Lucien Castex, conseiller du directeur général de l’Afnic et membre de la CNCDH, a complété : expliquer la décision, savoir quelles données ont été utilisées, disposer d’une instance capable de contrôler l’outil, et impliquer les publics au niveau local pour contrer le discours d’impuissance.

Une IA désirable

Emmanuelle Roux, directrice de cabinet du directeur général de l’IGN, a donné à la soirée son souffle politique, en citant Jean Vilar : il s’agit d’abord de faire une société, après quoi nous ferons peut-être du bon théâtre. Elle fait tourner des modèles ouverts sur un ordinateur grand public et anime des ateliers où chacun peut mettre les mains dedans. Sa proposition déplace l’échelle du débat : c’est quoi l’IA de mon école, de mon quartier, de mon association ? Et son avertissement vise le rejet de principe, qui laisse le terrain à ceux qui fabriquent ces outils.

Matthieu Butel, fondateur de Newai, a pointé un risque que les collectivités connaissent peu : à force d’interroger des plateformes, une organisation cesse de produire sa propre connaissance et perd sa mémoire. La réponse tient en un patrimoine informationnel local, sourcé et traçable.

La question laissée ouverte

C’est Pauline Schipani, pour Nièvre Numérique, qui a posé la question la plus difficile, en la qualifiant elle-même de sujet tabou : quand l’IA fait gagner du temps, par quoi remplace-t-on ce temps ? En entreprise, la réponse est connue. Dans une petite collectivité ou une association, elle ne va pas de soi.

Le maillon manquant

La conclusion de la soirée est politique. La gouvernance d’Internet repose depuis trente ans sur des communautés multi-acteurs qui élaborent les standards en dehors des États. Rien d’équivalent n’existe pour l’IA : les instances internationales réunissent les fournisseurs et les gouvernements, la société civile n’y est ni invitée ni en mesure de payer sa place. Transposer ce qui a fonctionné pour Internet, en commençant par l’échelon local, est sans doute le chantier le plus utile que ce manifeste puisse ouvrir.

La synthèse de la rencontre a été remise à Nièvre Numérique et sera partagée avec les partenaires du consortium. La conférence finale d’ENAIBLER se tient à Letterkenny, en Irlande, les 6 et 7 octobre.

Les intervenants se sont exprimés à titre personnel.